« L'architecture est la solution aux maux de nos territoires »
Rééquilibrage territorial, simplification des procédures, qualité architecturale et transition écologique : Christophe Millet, président du Conseil national de l'Ordre des architectes (CNOA) et membre d'Acteurs du Grand Paris, défend une vision globale dans laquelle l'architecture redevient un levier d'intérêt public au service de l'habitat et des territoires.

Christophe Millet, président du CNOA.
La France traverse une crise du logement sans précédent. Quel est votre regard sur la situation actuelle dans les grandes métropoles ?
La crise du logement est aujourd'hui une réalité avérée dans toutes nos grandes métropoles : Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux ou Nantes. Elle s'explique par une forte demande liée à l'accroissement de la population et au phénomène de décohabitation, ce qui nécessite un nombre de logements bien plus important qu'auparavant. Cependant, nous nous heurtons à une incapacité à construire, que ce soit pour des raisons financières ou de coûts de sortie trop élevés, rendant la commercialisation difficile. Je crains que nous ne soyons jamais capables de résorber totalement cette crise tant que ces métropoles resteront les seuls pôles d'attractivité, car le foncier n'y augmentera pas et les prix continueront de grimper.
Par ailleurs, la question du logement ne doit plus être traitée de façon purement sectorielle ou métropolitaine. Le problème réside dans la manière dont on pose la question : on tente d'y répondre par des solutions cloisonnées. Il faut travailler sur un équilibre des territoires, en rendant l'habitat en périphérie plus désirable. C'est là que le foncier est disponible et moins cher. Tant que nous resterons enfermés dans le modèle métropolitain actuel, nous ne pourrons pas absorber la demande supplémentaire.
Quel rôle spécifique l'architecte doit-il jouer dans ce contexte ?
Un chiffre est particulièrement éloquent : sur les 720 000 autorisations de construire déposées l'année dernière, environ 10 % seulement ont été conçues par des architectes. C'est extrêmement faible. Pour nous, le recours à l'architecte n'est pas une question de corporatisme, mais de garantie de qualité et de probité, car l'architecte prête serment pour porter cet intérêt public. La priorité de l'Ordre est de réintégrer le logement dans l'intérêt public de l'architecture, comme le prévoyait la loi de 1977. Aujourd'hui, la construction de logements a fait un « pas de côté » par rapport à cet intérêt général.
Vous proposez au gouvernement une simplification administrative majeure : le permis de construire unique. En quoi consiste-t-il ?
L'idée est de mettre fin à la confusion entre déclaration préalable et permis de construire, qui freine souvent la réhabilitation et la transformation de bureaux en logements. Nous proposons une seule règle, un seul permis pour toutes les typologies de projets, avec seulement deux dérogations : pour les particuliers (moins de 150 mètres carrés) et pour les bâtiments agricoles. De plus, nous souhaitons lier la conformité finale du bâtiment à l'autorisation déposée, en y impliquant l'architecte initial. Cela créerait une obligation de résultat pour le porteur de projet, assurant aux élus et aux habitants que la qualité promise au départ est réellement livrée. C'est un levier puissant pour accélérer les chantiers et limiter les recours.
Comment l'architecture peut-elle aussi résoudre le problème de l'acceptabilité sociale des projets ?
Aujourd'hui, les gens acceptent la construction d'une salle des fêtes ou de bureaux, mais beaucoup moins de logements à côté de chez eux. C'est parce que le logement, lorsqu'il sort de l'intérêt public architectural, n'est pas jugé qualitativement suffisant. En remettant l'architecture au cœur du processus, on améliore l'acceptabilité sociétale et on réduit le risque de recours, qui est l'un des freins majeurs. Une architecture ancrée dans son territoire, utilisant des matériaux locaux (bois, chanvre, pierre, terre crue), crée un lien et une résilience que le béton ne permet pas toujours.
Un autre défi majeur est celui de la transition écologique. Quel est le chantier qui nous attend d'ici 2050 ?
Le défi est colossal : nous avons 38 millions de foyers à rénover d'ici 2050. La part du neuf est finalement faible par rapport au parc existant. L'architecture est un accélérateur de cette transition, notamment par le développement de filières de matériaux locaux indépendantes de la maîtrise d'ouvrage privée. Mais pour réussir, nous avons besoin de continuité politique. Je déplore que certains nouveaux élus annulent ou repoussent des projets validés par leurs prédécesseurs. La transition écologique ne peut pas se permettre de repartir de zéro tous les six ans à chaque mandat municipal ; les élus doivent se passer le témoin pour que nos territoires s'adaptent enfin au dérèglement climatique.
La loi sur l'architecture de 1977 fêtera prochainement ses 50 ans. Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs ?
Si nos villes et nos paysages français sont aujourd'hui reconnus pour leur beauté, c'est grâce à cette culture architecturale portée par la loi de 1977. À l'aube de cet anniversaire, j'invite les acteurs, notamment ceux du Grand Paris, à relire ce texte. L'architecture n'est pas une contrainte, c'est la solution aux maux de nos territoires et le moteur indispensable de la transition écologique.



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