top of page

DU CHOU-FLEUR DE VAUGIRARD A LA PECHE DE MONTREUIL, INVENTAIRE D’UN PATRIMOINE EVANOUI



Se figurer l’immense majorité des communes du Grand Paris en villages champêtres où l’agriculture fut une activité dominante a de quoi surprendre. L’historien et ethnographe Jean-Michel Roy* revisite cette histoire qui est aussi celle de l’urbanisation de la banlieue à compter du XIXe siècle, depuis la zone des fortifications de Paris jusqu’à la Plaine des Vertus, ventre légumier de Paris situé entre Saint-Denis, Bobigny, Stains et Dugny.


À l’heure de la création et de la mise en place du Grand Paris et où plus de la moitié de la population française vit dans une ville, l’idée que l’immense majorité des villes du Grand Paris ont été des villages champêtres où l’agriculture a été une activité dominante a de quoi surprendre. Edmond Garnier soulignait dès 1939 que toutes les communes du département (Grand Paris actuel) avaient perdu leur caractère rural. Chaque ville a une histoire agricole particulière. Quelques-unes ont encore une renommée internationale, Montreuil notamment pour ses pêches, qualifiées « d’œuvres d’art », qu’une civilisation se doit de conserver.


Le Grand Paris correspond en grande partie à l’ancien département de la Seine qui a été scindé en trois départements en 1970. Sur ses 48 000 ha, lors de sa création en 1790, on recense 40 000 ha de terres agricoles ou de forêts. 8 000 ha sont urbanisés : Paris (3 370 ha), une centaine de châteaux, des parcs et des villages relativement peuplés couvrant 4 000 ha. Au cours des XIXe et XXe siècles, les surfaces de terres labou­ra­bles disparaissent au profit des usines, des logements, d’écoles, d’hôpitaux, de cimetières, etc. En dehors du mouvement presque linéaire de dispa­rition des terres agricoles, les surfaces cultivées en légumes sont à leur apogée dans les années 1880 et connaissent ensuite un déclin discontinu avec des reprises, notam­ment au moment des deux guerres mondiales, avec une relocalisation des productions alimentaires.


Paris, une marque qui fait vendre

La campagne et même Paris intra-muros sont un creuset d’innovations et de création variétale. 62 variétés de légumes portent le nom de la Capitale ou de l’un de ses quartiers, dont 23 celui des Halles. Le nom de Paris fait vendre ! Et 40 variétés celui d’une ville. Une exception, la Plaine des Vertus, à cheval sur plusieurs terroirs, qui compte 10 légumes. Le village d’Au­ber­villiers, qui en est le cœur historique, dénom­bre, quant à lui, 6 légumes. Et 7 variétés de fruits portent le nom de Montreuil. La variété sélectionnée et « élitée » dans un pays devient parfois la variété de référence sur le marché, voire celle des Halles ou de Paris**.

Ce sont les petite et moyenne cultures qui dominent autour de Paris. La grande culture s’étend assez peu et il n’y a que 13 fermes dans les années 1810 dans le département. La petite culture se développe considérablement au XIXe siècle au détriment de la moyenne, notamment le maraîchage, les cultures légumières et les vignerons qui cultivent entre leurs pieds de vigne tout un éventail de fruits et de légumes.

Le maraîchage se pratique sur de petites surfaces encloses de 6 000 mètres carrés au XIXe siècle, moins avant et plus après. Le maraîcher habite sur sa parcelle. Il pratique une culture perpétuelle très intensive. Il cultive sur couches de fumier des légumes qui n’occupent pas trop longtemps le sol et, dès qu’il effectue une récolte, il sème ou plante à nouveau, intercalant plusieurs plantes. Il multiplie également les saisons. Le maraîcher utilise des abris vitrés, des cloches et des châssis pour créer un effet de serre et cultiver hors saison. Un mètre carré de jardin peut consommer un mètre cube de fumier et un mètre cube d’eau. Et il peut produire jusqu’à 25 kilos de légumes au mètre carré !250 tonnes de légumes à l’hectare. On surnomme ces jardins maraîchers des « fabriques à légumes ».

Il faut une importante main d’œuvre qualifiée. Le maraîchage naît dans Paris et s’exporte en banlieue au XIXe siècle, puis dans les départements limitrophes à partir des années 1930-1940.

Plus de 50 villages sont concernés par le maraîchage. Les maraîchers remembrent le territoire, ouvrent des voies, des impasses ou des chemins et sont une étape de transition entre le champ et la ville. Ils créent un espace semi-urbanisé aux marges ou dans les délaissés. Il y en avait 800 au XVIIIe siècle, 1 400 dans la première moitié du XIXe, un millier dans Paris en 1859 et 810 dans les villages de banlieue. L’effectif parisien ne cesse de fondre au XXe siècle. On en compte 2 000 dans le département de la Seine en 1912, mais 600 en 1950 et une centaine dans les années 1970. Beaucoup arrêtent, prennent leur retraite ou partent dans d’autres départements.


Aubervilliers, au cœur de la plaine légumière des Vertus

La Plaine des Vertus est la plus ancienne et la plus importante plaine légumière à l’époque moderne et dans la première moitié du XIXe siècle. Le cœur en est le village d’Aubervilliers et des terres sont cultivées dans les terroirs limitrophes. C’est une plaine naturellement humide où la culture des légumes non arrosés se fait à la charrue sur des parcelles de quelques centaines ou milliers de mètres carrés et dans des exploitations généralement de 5 à 10 hectares.

La culture des légumes y est attestée dès le Moyen Âge. Elle couvre de 150 à 200 hectares en 1670, 1 000 hectares en 1789 et 2 000 en 1870. La plaine assure les trois quarts de l’approvisionnement de Paris en gros légumes. On y cultive des choux, oignons, poireaux, navets, carottes, etc. La plupart des variétés sont devenues éponymes de cette plaine et ont été cultivées partout en France. La plaine se rétracte avec l’urbanisation et l’industrialisation, et disparaît dans les années 1960 avec l’aménagement du parc départemental de La Courneuve.

Plus de 2 000 hectares de vignes à la fin du XVIIIe siècle

À la fin du XVIIIe siècle, les vignerons cultivent plus de 2 000 hectares de vignes en y mêlant beaucoup d’autres plantes, arbres, arbustes, légumes, céréales, etc. C’est le domaine de la polyculture intensive sur de petites exploitations, d’un à deux hectares, pouvant faire vivre une famille. La vigne est une culture peuplante. Les parcelles font quelques centaines de mètres carrés et sont travaillées à la houe.

Au XVIIe siècle, grâce à ses techniques de culture, le vigneron acclimate les haricots au climat parisien et, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les pommes de terre. Il est le spécialiste de la culture en butte et en touffe. Au XIXe siècle, il arrache progressivement ses vignes pour cultiver les fruits et légumes qu’il vend à Paris. L’arbre remplace souvent la vigne. Cette dernière n’est plus cultivée qu’à titre accessoire et de loisir. L’abandon progressif de la culture de la vigne n’est pas plus une fatalité pour le vigneron que le déplacement l’est pour le maraîcher. C’est un spécialiste des cultures commerciales et il s’adapte au marché. La polyculture reste vivace jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et c’est seulement avec l’arrivée du tracteur que la plupart des cultures intercalaires sont abandonnées.


Une mosaïque de terroirs et de techniques

Les débouchés vertigineux qu’offrent la Capitale et le génie des cultivateurs ont façonné une multitude de terroirs et de techniques ingénieuses. Les plantes sont rarement cultivées seules. Elles sont associées, avec des cultures intercalaires, dans des systèmes d’assolement pluri-annuels très perfectionnés. Cette « Fraternité végétale » est en cours d’étude au Hameaude Montrieux dans le Var en collaboration avec l’INRAe écodéveloppement d’Avignon, le Fab City Grand Paris et Sony CSL.

Des « objets d’art » à conserver…

La redécouverte des terroirs peut-elle permettre la relocalisation de la production légumière et fruitière ? Elle doit s’appuyer sur le fabuleux héritage technique et symbolique francilien, des « objets d’art » qu’une civilisation se doit de conserver et, pourquoi pas, de perfectionner.


* Jean-Michel Roy, responsable Recherche & Développement, Montrieux le Hameau, article publié le 20 juin 2019.

** On peut retrouver ces informations, des cartes et des synthèses de l’histoire agricole des communes qui ont donné leur nom à une variété sur l’application développée par l’Institut Paris Region. https://experience.arcgis.com/experience/8ab6d79452164feca8c861a2d93babb6/

Commentaires


bottom of page