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INTERVIEW DE STÉPHANE CORDOBES, PHILOSOPHE, GÉOGRAPHE ET PHOTOGRAPHE

« VIVRE À L’ANTHROPOCÈNE, C’EST INVENTER UN MODÈLE DE VIE QUI NOUS PERMETTE D’HABITER AVEC DIGNITÉ LE MONDE QUI VIENT »


DU GREC ANTHROPOS (« HUMAIN ») ET KAINOS (« RÉCENT »), L’ANTHROPOCÈNE DÉSIGNE L’ÉPOQUE GÉOLOGIQUE ACTUELLE, DOMINÉE PAR DES HUMAINS QUI SERAIENT DEVENUS LA PRINCIPALE FORCE DE CHANGEMENT SUR TERRE, AU TRAVERS DE LEUR IMPACT SUR LES SOLS, LES AIRS ET LES MERS. SI CE TERME EST L’OBJET DE DISPUTES ACADÉMIQUES ET MÉDIATIQUES, IL EST DE PLUS EN PLUS FRÉQUEMMENT UTILISÉ POUR CARACTÉRISER LES PROFONDES MUTATIONS EN COURS. STÉPHANE CORDOBES NOUS EN EXPLIQUE LES DÉFIS

ET LES ENJEUX.

PROPOS RECUEILLIS PAR VIANNEY DELOURME D’ENLARGE YOUR PARIS



Comment définiriez-vous le moment anthropocène que nous traversons ?


Il s’agit d’un moment de basculement et de dévoilement. Basculement parce qu’en passant de l’holocèneà l’anthropocène, mais aussi de la modernité à l’anthropocène, nous assistons tant géologiquement qu’historiquement à une bifurcation majeure et à l’émergence d’un nouveau monde encore largement à édifier. Dévoilement parce que le soubassement économique, social, politique et culturel sur lequel nous avons bâti notre société et que nous avons longtemps cru indépassable – la fameuse fin de l’histoire – se craquelle et expose ses limites. On ne peut plus dissimuler que le projet moderne n’est plus tenable sur le plan environnemental évidemment mais aussi sur le plan social et économique. Et qu’il ne peut pas être étendu sans fin puisqu’il suppose une consommation des ressources qui est incompatible avec la capacité de la planète à se régénérer et à produire des conditions de vie dignes pour les humains et non humains qui y cohabitent. Sans compter les inégalités et injustices qu’il entretient. Notre modèle ne tient plus et il faut d’urgence le réinventer.


Est-ce que selon vous les acteurs publics, les collectivités ont pris la mesure de cette urgence ?


Il me semble que la prise de conscience de l’empreinte des activités humaines sur les écosystèmes terrestres et des dérèglements qu’elles entraînent du climat, de l’environnement, de la biodiversité, des sols, de tout cette « nature » qui nous permet de subsister devient commune. Les acteurs publics, et privés d’ailleurs, assistent comme tout un chacun avec stupeur aux manifestations les plus catastrophiques du basculement anthropocène qui se multiplient sur la planète. Pour autant, tous les territoires et toutes leurs populations ne sont pas exposés donc marqués de la même façon. Ce grand rendez-vous avec la géologie et l’histoire est loin d’avoir supplanté celui plus courant de la gestion politique du présent et des problèmes du quotidien. Il y a là très clairement un décalage à combler rapidement. Il faut affirmer haut et fort que l’anthropocène est non seulement une conséquence de l’industrialisation et de l’urbanisation du monde, mais aussi une crise globale et actuelle de l’habitabilité de la planète à laquelle tous les territoires et leurs acteurs sont confrontés.


Dans beaucoup d’endroits, ces changements restent encore abstraits et secondaires par rapport aux difficultés économiques et sociales que l’on a plus l’habitude d’aborder et de traiter. Comme si l’on pouvait encore distinguer et traiter séparément ces problèmes…

Cette crise de l’habitabilité du monde, peut-on la décrire plus précisément, notamment dans nos territoires ? C’est « pour quand » et sous quelles formes ? On ne manque pas d’exemples : tempêtes plus fortes et plus fréquentes, érosion et évolution rapide du trait de côte des territoires littoraux densément habités avec des risques majeurs de submersion, mégafeux dans les massifs forestiers asséchés, vagues de chaleur plus fortes et fréquentes avec des îlots délétères dans les villes, communs négatifs suite à des pollutions industrielles et agricoles qui ont altéré en profondeur les conditions de vie des populations comme aux Antilles avec le chlordécone, extinction massive des espèces vivantes… Le projet moderne et ses logiques d’extraction, de production et de consommation prométhéennes nous lègue un certain nombre de monstres avec lesquels nous allons devoir composer. La Covid est un de ses monstres les plus emblématiques et « pédagogique » parce que, contrairement à beaucoup d’autres, sa portée globale et locale s’impose à nous autant que son impact en profondeur, partout, dans nos chairs autant que dans nos organisations. La Covid donne la mesure de cette crise de l’habitabilité et de la vulnérabilité de nos territoires de vie qui caractérisent l’anthropocène.


Qu’est-ce qui pourrait encourager les acteurs publics à mieux s’emparer des enjeux de l’anthropocène ?


Par définition, les acteurs publics sont sensibles au public justement, à ses opinions et attentes, à ses craintes et manifestations d’humeur. De ce point de vue, on ne peut que constater l’accroissement de la présence des questions écologiques et sociales dans la sphère médiatique, dans la sensibilité des gens, dans les représentations collectives. Si on regarde cela sous le prisme générationnel, les faits sont encore plus manifestes : les jeunes ont un discours et une sensibilité qui vont rapidement rattraper et bouleverser les sphères publique et politique. Le sujet n’est peut-être déjà plus de savoir comment les acteurs publics vont s’emparer de l’anthropocène et des enjeux écologiques mais plutôt comment les enjeux écologiques vont s’emparer des acteurs publics et des institutions démocratiques, et ainsi devenir centraux et incontournables. La Covid est encore un bon exemple de ce point de vue, car c’est bien elle qui s’est emparée de nos institutions au point de les faire sortir de leur fonctionnement ordinaire, de montrer leur vulnérabilité mais aussi la capacité réelle à abandonner notre carcan mental, économique, politique moderne quand la situation l’exigeait, avec plus ou moins de réussite.


C’est peut-être toute la boîte à outils des acteurs publics qui va se retrouver bouleversée par la crise de l’habitabilité de la Terre. Quelles évolutions vous semblent les plus nécessaires ou les plus probables ?


Les acteurs publics – avec tous les habitants que nous sommes – doivent nous préparer à entamer un long processus de transformation. Pas simplement une transition qui, avec un peu de génie, de technique et d’effort, permettra de s’adapter sans véritablement changer de monde. Plutôt une révolution si tant est que l’on accepte d’utiliser un terme adapté aux circonstances mais par trop connoté par la modernité justement et certains de ces autres monstres.


L’ampleur de la tâche et sa complexité peuvent donner le vertige et paralyser. Que l’on y entre par la question de la production ou de la consommation, des transports, de la gestion des déchets ou de l’énergie, de l’alimentation, de la culture et de l’éducation, de l’artificialisation importe finalement peu. L’important est de se lancer et de ne plus arrêter. Sans oublier, pour les acteurs publics, que l’anthropocène oblige évidemment à repenser aussi la manière de construire les politiques publiques et de faire vivre la démocratie.


Dans ce contexte, le modèle métropolitain n’est-il pas rendu particulièrement vulnérable ?


On a raison de considérer que l’urbanisation du monde, la métropolisation sont des facteurs explicatifs de l’anthropocène et on peut en effet s’interroger sur la fragilité de ces grands espaces métropolitains extrêmement technicisés, extrêmement dépendants du reste du monde. On peut aussi s’inquiéter de la fuite en avant qu’ils semblent suivre par exemple avec le marché de la smart city qui poursuit la trajectoire moderne, accroît leur vulnérabilité et renforce encore les situations de dépendance et de déresponsabilisation de leur public habitant. Pour autant, le procès intenté aux métropoles – j’ai en tête un journal qui titrait récemment La revanche des villes moyennes – et cette idée selon laquelle on vivrait mieux l’anthropocène dans des petites villes ou à la campagne me semblent sans intérêt, voire dangereux. Non pas qu’à titre individuel on n’ait pas le droit de se poser ces questions, d’avoir des préférences. Mais à l’échelle du politique, une telle approche est fortement préjudiciable : les « guéguerres » entre territoires ont déjà nui au développement moderne et à l’espoir qu’il portait de progrès et d’égalité ;

dans l’anthropocène, leur poursuite s’avérerait catastrophique et nous oblige à changer tant l’esprit que les règles du jeu. On ne va pas métamorphoser la géographie du pays en quelques années : nul n’a intérêt à ce que les métropoles deviennent invivables et les petites villes et campagnes surpeuplées. Dans l’anthropocène, l’interdépendance des territoires et la nécessité pour ceux-ci de coopérer afin de relever les enjeux qui s’annoncent n’ont jamais été aussi impérieuses et vitales. Les fameux objectifs de compétitivité et d’attractivité des territoires et de leur aménagement sont condamnés à être réinterrogés. Comment les territoires, ensemble, en repensant leur interdépendance, en coopérant, en étant solidaires, en réinventant leur rapport aux ressources et à leur partage, inventent de nouvelles conditions de vie qui renforcent la vitalité de leur socio-écosystème, réduisent les injustices et participent à la régénération de la planète ? Voilà la question à laquelle il faut aujourd’hui répondre.

Quid du monde économique ? Prendre conscience de l’anthropocène, est-ce nécessairement contester la nécessité de la vie économique et le rôle des entreprises ?


Il me semble que tous les territoires et tous les acteurs publics et privés sont aujourd’hui d’ores et déjà concernés par le changement climatique, avec certes plus ou moins d’intensité. Je n’adhère pas à l’opposition entre petits gestes et grandes transformations, industrielles par exemple. Les deux sont indispensables : le simple habitant va devoir changer sa manière de voir le monde, de vivre avec les entités non humaines, de consommer… Les grandes entreprises vont devoir inventer une autre manière de produire et de trouver une rentabilité. Vivre à l’anthropocène, c’est inventer un modèle qui nous permette d’habiter avec dignité le monde qui vient, et non pas revenir à l’âge des cavernes, tous adhérer au survivalisme.Et savoir comment les grandes entreprises vont se transformer pour ne plus être dans une logique qui détruit la planète mais dans un processus d’engendrement, qui contribue à la restauration des environnements naturels viables pour tous, voilà une autre question à la hauteur de l’enjeu anthropocène.


Stéphane Cordobes exerce aujourd’hui les fonctions de conseiller à l’Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT) et de chercheur associé à l’École urbaine de Lyon (EUL). Ses travaux portent sur la prospective, les territoires et leur bifurcation écologique dans le monde anthropocène. Il s’intéresse notamment aux dimensions sensibles et culturelles de ce processus de transformation et intègre la photographie dans ses enquêtes.



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